Symbiose
«
- Tu dois partir plus nue que tes silences
Et plus sale que tes mots
Tu dois partir déshabillée de la mascarade que les mille voix te prêtent
Tu dois aller
-Non, « aller », c'est pour ceux qui savent où »-
Tu dois voir si la vie est devant.
Tu dois accoucher de toi même
Tu dois comprendre que c'est la fin de l'ère
De mes yeux-contreforts
De ma voix-phare
De mes mains-amnios
Tu dois comprendre que l'absurde ne se laisse pas saisir
Que les choses coulent entre les doigts
Et que tu ne sauras jamais
Pourquoi.
Tu dois partir et penser à prendre demain dans ton regard.- Et si je ne veux pas
Et si je ne prends que le bord du chemin
Si je cueille les digitales et leur mort aux doigts roses
Puisqu'elle, elle, ne fuit pas comme l'eau
Si je ne veux que l'oubli
Que l'oubli
D'un monde où ton coeur ne donne plus sa mesure
Que dis-tu ?
-
Que ta tête sur ma poitrine a su
La percussion de tout
Sans comprendre
Sans savoir,
Que tu t'es endormie sur moi et que je t'ai portée
Tu as su l'exact point
La portion de néant qui te tient aux choses
Et que c'est ce que tu as
Oublié.
Entre tous et toutes tu as su
Et tu as
Oublié.
- J'ignore même si c'est toi,
Là.
Que sais-tu de l'angoisse de ne pas savoir
Que sais-tu de l'air que les hommes soufflent et qui pèse si lourd
Sur les bras
Je suis mille et je ne suis pas.
-
Et pourtant tu disais que
J'étais dans ton dos
Tu es car j'y suis
Tu es car tu y crois
Et pourtant rien ne démontre
Rien ne prouve qu'un homme mort habite dans le monde
A qui l'on tourne le dos.- C'est ainsi, on se retourne
On ne voit que le vent
A l'infini tu es dans mon dos
Et personne ne sait retourner ses yeux dans ses orbites.
-
C'est heureux, on ne regarde pas l'intérieur de son crâne.
Tu es car tu ne dors pas et que tu écris
Alors qu'il est près de trois heures du matin
Que tu poses des paroles dans ma bouche qui ne sont pas les miennes.-Qui seraient les tiennes si tu pouvais me parler ?
-
Je ne crois pas, je n'ai jamais parlé de cette manière.
Mais tu dois partir, je le sais
Je ne t'ai pas portée pour que tu ne saches pas ensuite
Te porter toi même.
On se croise en Ailleurs, comme tu appelles
Le pays où tu rêves
Je t'ai dit que tu devais partir
Oublier les breloques d'air vicié qui pendent à tes bras
Prendre un regard dans ta main
Dans tes yeux
Et vivre de la vie des vivants
N'ai je pas aimé nos voix
Notre musique
Tes mots
Nos sursauts
Nos symbioses
Ton esprit aussi lourd qu'aérien
Aussi orageux que vif
N'ai-je pas justifié ta vie
Alors que tu sais bien qu'aucune n'a besoin de justification ? - Je l'ai dit et je le pense
Mais si je crois que c'est de la pitié
De la peur de me voir tomber ?
-
Tu peux le croire mais c'est garder le doute même sur ce que je suis.-Puisque ce ne sont pas tes paroles
Puisque c'est moi qui te prend pour une marionnette...
Mais je suis certaine que tu aurais dit :
"C'est le jeu ma pauvre Lucette"
-
Alors c'est le jeu, ma pauvre Lucette. -Tu vois ! Mon esprit te pantine,
Je n'en sortirai pas
Je n'en sortirai jamais
Tu n'es pas là, bon sang, pas là !
Tu ne me raccompagneras plus jusqu'au milieu du pont
Tu ne feras plus celui qui n'a pas remarqué que je suis pâle
Je ne sais que te perfuser de mes mots pour faire de toi un vivant
Et je hais ceux qui vivent
De leur vie de vivant.
-
Alors sois comme eux
Rien ne t'empêche de ne pas perdre Ailleurs
De ne pas me perdre
Des yeux. - Tu ne comprends pas comme c'est grave
Tu ne comprends pas comme je ne suis pas
Comme je traîne
Comme rien n'est, sans toi
Comme j'attends les digitales tout en me disant qu'on ne déserte pas
Que je n'ai pas le droit
Mais j'attends quand même, alors que je n'ai plus rien à faire
En Ici.
-
Bien sûr que je ne comprends pas, tu ne veux pas que je comprenne
C'est toi qui me fait parler. -Mais qu'aurais tu dit ?
-
Les morts ne supportent pas le conditionnel
Je n'aurais rien dit
Puisque je suis mort.
Mais écoute-toi m'écrire, un peu, jamais je n'aurais cru que tu aurais osé
Me coller dans la bouche des phrases de la sorte
"Mes mains-amnios", franchement !
C'est toi la poète maudite, pas moi
C'est toi qui écrit des textes pareils
Moi je raconte des histoires de prostituées
De gens pas gâtés par la vie
Et je joue du piano
Je te fais un album entier pour ton anniversaire
Et tu pleures presque à chaque fois que je commence la valse d'Amélie.-C'est trop fort, tiens !
Ce n'est pas toi qui a dit "Tu as du spleen qui coule sur les joues"
Un jour que je pleurais, justement ?
Ce n'est pas de la pseudo-poésie de musicien maudit ?
-
Non puisque tu ne le penses pas
Puisque tu as su retenir cette phrase ... - Pour une fois que tu disais quelque chose de poétique qui tienne la route !
-
J'admets. "A foison des malsaines" ne veut pas dire grand-chose
Mais je trouvais ça joli.
Et puis tiens je remarque que tu ne me fais plus dire d'élucubrations poético-philosophiques
C'est mieux.- Tu sais quand même que c'est un dialogue très vrai et très sérieux
Que je cherche toujours à aller au plus juste ?
-
Et à te retourner les yeux à l'intérieur du crâne
Et les tripes comme on retourne des gants pour les ôter, oui.
A quoi ça sert, sinon
A entretenir le tourment
A entretenir la non-vie ? - A te trouver
A attendre
Te trouver
Te trouver
Te trouver
Te trouver, tu comprends ?
Je suis si violemment heureuse
Violemment désespérée
Quand il neige car la neige est toi
Quand un chat me regarde car il est toi
Quand le vent souffle car il est toi
Quand une colombe de ton père se pose sur le muret où nous avons fait des photos
Et qu'elle laisse mon objectif s'approcher
Parce qu'elle est toi.
-
Tu as laissé ce fichu pigeon s'envoler alors qu'il était de l'élevage de mon père ? -Que voulais tu que je fasse ?
-
Rien. Je ne sais pas
Je ne sais même pas que cet oiseau s'est échappé
Ce sont les mots que tu me prêtes qui le disent ... -Mais cesse, cesse !
Je deviendrai folle
Je sais que c'est moi qui t'écris et pourtant, pourtant...
-
Je suis là ? -Non.
Oui.
Je ne sais rien
Je deviendrai folle.
-
Alors va te coucher, va dormir
Peut être qu'on se verra en Ailleurs
Que tu sauras.
Et après, tu partiras. - Mais est ce moi qui y crois ?
Ou toi ?
-
L'important est que cela soit toi. - Mais qu'on ne me dise pas que tu es là, que tu es fier de moi de là-haut ou une des ces idioties qui me donnent envie de commettre des meurtres... qu'est qu'ils savent ? Qu'est ce qu'ils sentent ?
-
Rien, tu es seule à savoir. - Que moi.
Même si ces mots ne sont pas de toi ?
-
Tu sais qui j'étais
Tu sais qui je suis.
Les mots ne comptent pas. -Alors je vais me taire, je vais dormir
Serrer dans mon poing le pendentif que je t'ai volé la première fois qu'on s'est battu avec des oreillers
Et je te sentirai ici.
Je deviendrai peut-être folle
Je mourrai peut-être demain
Mais je t'aurai senti ici
Et si je n'y arrive pas
Je dormirai
Je te trouverai en Ailleurs
Et si je n'y arrive pas...
Et si je n'y arrive pas ?
-
Tu verras ...
On verra bien. »
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Ailleurs, c'est encore quelque part.